Qu'est-ce qu'un Portrait d'Auteur ?

Stéphane Dussart est un maquilleur qui travaille avec de nombreuses personnalités, et notamment Flora Coquerel, entrepreneuse solidaire et ancienne Miss France 2014. Grâce son intermédiaire, nous avons proposé une séance de portrait à Flora, avec pour seule enjeu  de "changer de ce qu'elle fait d'habitude". L'occasion pour moi d'interroger ma pratique photographique, faite comme pour la plupart des photographes de ma génération d'un mélange de commandes et de travaux personnels.

Flora Coquerel par Quentin Caffier

La vérité d'un portrait

Lorsque je réalise des séances de photo mode, beauté ou des images plasticiennes, il peut paraitre évident que la personnalité du modèle n'est pas le sujet de l'image. Mais lorsque l'on fait un portrait, il est souvent question de "révéler la personnalité du modèle". On parle d'un rapport plus étroit à la "vérité" photographique, et le photographe devrait être une sorte de "révélateur".

Personnellement je me suis toujours méfié de la prétention à "la vérité" ou "l'objectivité". Roland Barthes a beau dire dans sa très classique Chambre claire que "le référent adhère", la photographie reste une affaire de choix, qu'ils soient techniques (focale, diaphragme, vitesse, support) ou artistiques (cadrage, lumière, couleur, mise-en-scène), et dans ces choix transparaissent la personnalité du photographe.


Flora Coquerel par Quentin Caffier

L'image dans un tout

Ainsi, même lorsqu'un auteur-photographes met en place un protocole de prise de vue rigide et systématique dans le but de minimiser la reconnaissabilité (#barbarisme) de sa signature esthétique, c'est parfois le choix des sujets qui laissera sourdre la personnalité de l'individu derrière l'appareil. Bien que le travail de Charles Fréger soit reconnaissable esthétiquement, c'est plus certainement pour son obsession des uniformes que l'on va le reconnaitre.

Mais alors qu'une signature esthétique permet de reconnaitre un auteur en une seule image, une signature liée au sujet demande au spectateur de connaitre au préalable le travail de l'auteur. Et c'est là que l'on voit qu'un niveau de lecture supplémentaire peut s'ajouter à la "contemplation" de l'image : que Ce photographe, dont les images traitent Ce sujet photographie Cette personne fait sens. Ce niveau de lecture supplémentaire est lié à un fond et demande une cohérence ainsi qu'une reconnaissance préalable par le public qui peut demander des années de travail, elle semble donc avoir bien plus de valeur qu'une recherche esthétique pouvant être vue comme un maniérisme immature. 

Hiérarchiser et juger

On pourrait être tenté de hiérarchiser le travail d'auteur dans un portrait photographique, en considérant que la signature esthétique est un pis-aller dans l'attente d'une véritable reconnaissance "par sujet". Ce serait considérer que la valeur de l'écriture photographique est moins une question technique qu'une question de pur fond. C'est un point de vue qui dépasse le cas de la photographie et peut s'apprécier dans tous les arts (j'y vois d'ailleurs un fond de morale sacerdotale). Si ce dernier peut s'entendre et s'argumenter, je doute que l'on puisse y voir une vérité révélée.


L'ego VS le monde réel

Prenons le cas d'un portrait de commande : qu'est-ce qui va justifier que le commanditaire ne choisisse un photographe plutôt qu'un autre ? On peut facilement identifier trois raisons principales : 

- les compétences techniques : il en faut un minimum pour ramener un cliché exploitable. La pratique photographique étant de plus en plus accessibles (financièrement comme techniquement), elle perd de l'importance.
- la cohérence esthétique entre le sujet et le photographe ; on ne photographie pas Booba de la même manière qu'Alain Finkelkraut.
- le réseau : on va booker le photographe habituel du magazine et / ou le mec dont on parle en ce moment parce qu'on l'a vu sur Fubiz (dans le meilleur des cas) ou sur Konbini Cheese (dans le pire).

J'aurais tendance à penser que l'iconographe peut lui-même chercher à faire sens en choisissant son photographe sur sa démarche d'auteur, voir faire un choix à contre-emplois. C'était d'ailleurs l'une des marques de fabriques de Christian Caujolles (#respect).  Mais soyons honnêtes, après quelques années d'expériences j'ai malheureusement constaté que la 3e raison pesait dans la décision à 80 %.

Ainsi une fois la commande signée, l'auteur est-il légitime à se demander "qu'est-ce qui fait que mon portrait sera unique, différent" quand on ne l'a pas spécialement choisi pour sa signature esthétique ? Chercher à faire une image "mémorable" est-il faire preuve d'orgueil ou d'ambition artistique ? Ou est-ce la définition que l'on pourrait donner d'un Auteur-Photographe ?

Commentaires

Guillaume a dit…
C'est cool de te lire camarade !